« Le phénomène migratoire : une synthèse de la mondialisation économique », le deuxième article de Diffrations

Au regard de la place qui leur est accordée dans l’espace médiatique actuel, il y aurait tout lieu de croire que les migrations constituent un phénomène récent, voire caractéristique du monde contemporain. Pourtant, l’Histoire nous montre que des migrations pour  des motifs tant politiques qu’économiques ont existé de tout temps, et ont déjà par le passé constitué des phénomènes de grande ampleur, comme le fut par exemple la recomposition de l’espace européen au Vème et VIème siècle de notre ère avec les migrations massives de peuples germaniques, ou encore, à la même époque, l’arrivée de peuplades nomades venues d’Asie centrale charriées par les raids des Huns d’Attila. En réalité, ce n’est pas le phénomène migratoire en lui-même qui est neuf, pas même par son ampleur relative, mais bien plutôt sa composante économique et sociale dans le cadre  de la mondialisation. L’objet de ce bref descriptif est d’éclairer deux aspects économiques majeurs des migrations actuelles : premièrement la discrimination socio-économique flagrante des populations immigrées dans les villes occidentales ; deuxièmement l’instrumentalisation du phénomène migratoire par l’ordre néo-libéral.

C’est un fait bien connu que les migrations à destination des pays d’Europe occidentale se dirigent prioritairement vers les villes, qui constituent les principaux bassins d’emplois. Or, du point de vue socio-économique, la structure spatiale des villes révèle des disparités importantes entre quartiers selon la proportion d’immigrants qui les habitent.

La carte ci-dessus illustre les différences d’indice de richesse (rapport entre le revenu par habitant dans le quartier et le revenu par habitant à l’échelle du pays) entre différentes zones de la Région Bruxelles-Capitale. Comme on peut le constater, cet indice de richesse présente une ségrégation spatiale claire entre d’une part le Sud-Est de la ville, ou cet indice est plus élevé, et d’autre part le Centre et le Nord-Ouest, où il affiche des valeurs plus faibles. Or, c’est précisément dans les quartiers du Centre et du Nord-Ouest que se concentre l’essentiel des populations immigrées dans la région bruxelloise. Conséquence logique de ces disparités spatiales, il est utile de relever qu’il existe une différence d’environ 5 ans d’espérance de vie entre Uccle et Molenbeek…au cœur même de la capitale de  l’Europe.

Des cartes semblables pourraient être réalisées pour la majorité des métropoles européennes. Mais si ce constat de la discrimination socio-économique des populations immigrées semble indéniable, il faut rappeler qu’il ne s’agit en aucun cas d’un phénomène fortuit, mais bien d’un mécanisme économique au service de l’ordre néo-libéral. En effet, depuis la crise économique majeure de 1973-1974, les grandes entreprises capitalistes n’ont cessé de chercher à restaurer les taux de profits (rapport entre le profit total réalisé et le capital fixe de départ) qui se trouvaient alors en berne. Les deux mécanismes trouvés à cette fin furent d’une part les délocalisations massives vers les pays en voie de développement, et d’autre part l’exploitation de la main-d’œuvre immigrée pour les emplois « non-délocalisables ». Dans un cas comme dans l’autre, le principe est le même : exercer une pression à la baisse sur les rémunérations des travailleurs afin de compresser autant que possible les coûts du travail. Dans le cas des délocalisations, il s’agit de recourir à des travailleurs vivant dans un pays où les standards salariaux sont considérablement plus bas ; dans le cas de l’exploitation des travailleurs immigrés, il s’agit d’employer, souvent illégalement, des travailleurs qui, parce qu’ils sont irréguliers, ne peuvent pas voir s’appliquer à leur cas les normes du Code du travail.

Ce diagnostic simple de la façon avec laquelle le capitalisme a instrumentalisé les travailleurs immigrés, qui ont d’ailleurs précisément quitté leur pays en raison des inégalités croissantes entre Nord et Sud, permet de déconstruire sans concessions le discours d’extrême droite qui consiste à imputer aux immigrés la responsabilité de l’aggravation du chômage : en vérité, ce n’est nul autre que le patronat qui est responsable de l’exploitation de ces travailleurs. Quant à la conciliation, prétendument impossible, entre recul du chômage et accueil des immigrés, elle est pourtant à portée de main : en régularisant massivement les travailleurs immigrés, il sera impossible pour les employeurs de leur appliquer un régime salarial différent de celui des travailleurs locaux, ce qui d’une part briserait l’inégalité de rémunération entre un travailleur européen et un travailleur immigré pour un même type de travail, et d’autre part mettrait fin à la compression des salaires des travailleurs européens. Toutefois, il ne s’agit plus là d’économie, mais bien davantage d’un choix qui n’est rien d’autre que politique.

N. S.

(Le présent texte est publié sous CC-BY-SA-ND. Le DGSIE garde ses droits sur la carte présente ci-dessus ; ce document sert ici à un usage pédagogique et non marchand.)

 

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